Appel à contributions – Turath N°7 : Mohammed Dib: du paradigme de la matrice originelle
Publié le 2025-03-24Coordonné par : LAKHDAR BARKA Sidi Mohamed
« En fait de sens, s’agissant d’œuvres romanesques, ou dramatiques, le dernier mot comme de juste n’appartient pas à l’auteur, mais au lecteur, au spectateur ; un dernier mot, cela va de soi, différent d’un lecteur à l’autre, d’un spectateur à l’autre» (Dib Mohammed, 2006 :115)
Mohammed Dib appartient à ses lecteurs et certainement plus à son temps, à une Histoire commune et partagée des deux communautés de lecteurs qui peuvent légitimement le revendiquer comme leur héritage patrimonial : l’une du point de vue linguistique (français) et l’autre du point de vue culturel (algérien). Cet auteur, lui-même « déchiré », représente une énigme littéraire, un drame humain que les générations futures se doivent de reconnaître et ensuite connaître. Son œuvre aussi énigmatique que belle de subtilité et de raffinement stylistique transcrit en un verbe, émotionnellement prégnant, un moment social et historique qui à ce jour, n’a pas fini de nous interpeller, le texte littéraire étant par essence ouvert à d’infinis horizons de lecture. Il serait vain de vouloir présenter en quelques lignes l’écrivain prolifique et d’une profondeur allégorique abyssale.
Certes, tout ou presque a été dit, écrit et/ou interprété sur ses écrits, mais à l’assujettissement (sans jugement de valeur !) de son exil linguistique correspondait la liberté de parole du « parrêsiaste »1 (Balibar, 2018 : 87) d’une part, et la liberté trans-générique, d’autre part, comme il l’a définie lui-même
Il fallait donc trouver une manière d’écrire aléatoire également, où le sens se déplace sans arrêt, où le sens n’est pas contenu dans le mot lui-même – n’est pas enfermé dans un mot ou dans une phrase – où le sens se balade sans arrêt. (CELFAN, 1982 :25) Son essence culturelle a été relativement occultée sinon sous-estimée, quant à une réappropriation de son œuvre canonisée comme produit de la « littérature française ».
Par analogie, son contemporain Y. Kateb, précurseur conscient et génial de cette méprise s’était élevé contre cette forme «d’épistémicide »2, à propos de Nedjma, sur lequel il insistait pour que l’on distinguât clairement l’énoncé historique de l’ouvrage de la langue qui le véhicule (s’il le fallait réduite à son grapholecte en lettres latine). Il réaffirmait continuellement que son roman appartenait à la « littérature algérienne », c’est-à-dire une tradition littéraire pleine et entière, afin de le sortir de l’hétérotopie (Foucault, 1967 : 5) 3 ethnique sinon ethnographique4, pour la reconnaître comme un genre en soi, qui invitait ses compatriotes à en explorer les perspectives historiques, plutôt que strictement discursives.
L’hégémonie de fait des locuteurs et institutions littéraires natives du français ne pouvait en aucun cas ignorer la « bi-culturalité »5 (Saville-Troiké, 2003 :46) de cette littérature, ni en revendiquer le monopole d’une lecture exclusive. Les lecteurs de l’hémisphère nord de la méditerranée ont beaucoup à dire sur ce qui s’exprime dans leur langue, mais il se trouve que son passé colonial et spécifiquement algérien, donne à cette langue aussi, l’immense possibilité d’exprimer d’autres visions de champs humains et culturels que les lecteurs de l’hémisphère sud de ses lecteurs peuvent percevoir. Les cultures qu’elle peut exprimer ne sont pas coextensives de la totalité de ses registres sociolinguistiques, richesse de la diversité sociale. Il ne s’agit pas seulement de relire Dib en dehors de la catégorie littéraire codifiée dans laquelle il a été enchâssé, mais de le repenser dans la matrice originelle, quitte à re-codifier la réalité discursive inhérente au système de la langue empruntée qu’il formule ainsi C’est photographier dans ce sens. Et cette espèce d’écriture photographique était tout simplement empruntée à la manière occidentale d’écrire (CELFAN, 1983 : 21).
Cet auteur est né, a grandi et vécu dans une ville particulièrement remarquable et remarquée pour son histoire arabo-musulmane, espace-moment qui ne le quittera jamais6 . Cette réalité n’a pas été totalement niée, mais elle a souvent été interprétée selon une réalité discursive « Les genres proviennent, comme n’importe quel acte de parole, de la codification de propriétés discursives » (Todorov, 1987 :37). La bi-culturalité de Mohammed Dib relève aussi de la réalité historique telle que définie par Todorov comme suit : D’une part, les auteurs écrivent en fonction du […] système générique existant, ce dont ils peuvent témoigner dans le texte comme en dehors de lui… D’autre part, les lecteurs lisent en fonction du système générique, qu’ils connaissent par la critique, l’école, le système de diffusion du livre ou simplement par ouï-dire, il n’est pas nécessaire qu’ils soient conscients de ce système (1987: 34). Ainsi pour tous les lecteurs hors de ce système de codification discursive, natifs du milieu social, et partageant la langue maternelle de Mohammed Dib, ce serait un paradigme littéraire théorique, pour faire émerger les schémas inférentiels originels non-apparents dans les concrétions stylistiques de sa richesse poétique.
Ce numéro de Turath consacré à Mohammed Dib, est une invitation aujourd’hui à tous ses lecteurs (et/ou chercheurs) potentiels persuadés d’une dimension énigmatique encore à saisir dans son œuvre, pour lui redonner un sens, peut-être nouveau ou au moins différent une fois transcrit dans son contexte endogène.
-
Réception d’articles avant le 30 avril 2026 sur l’adresse suivante https://asjp.cerist.dz/en/PresentationRevue/920
-
Les articles en langue arabe, française ou anglaise, doivent être rédigés conformément à la note aux auteurs de la revue Turath : https://journals.crasc.dz/index.php/turath/template
Quelques repères bibliographiques
-
Balibar, E. (2018) : Libre parole, Paris, Editions Galilée.
-
CELFAN Revue : « Interview accordée par Mohamed Dib », (propos enregistrés le 7 juin 1983 à La Celle Saint Cloud), In CELFAN Review (Centre d’études sur la littérature Francophone de l’Afrique du Nord, N° II : 2 (1983), Philadelphia, Temple University, Department of French and Italian.
-
Dib, M. (2006) : Laëzza, Alger, Editions Dahlab.
-
Foucault M. (1967) : « Des espaces autres, Hétérotopies », (Dits et écrits 1984, conférence au Cercle d'études architecturales, 14 mars 1967), in Architecture, Mouvement, Continuité, n°5, octobre 1984, pp. 46-49.
-
Montero, R. (2015) : L’idée ridicule de ne plus jamais te revoir, Paris, Métailé. (Traduit de l’Espagnole par Myriam Chirousse)
-
Boaventura De Sousa Santos (2016) : Epistemologies of the South. Justice against epistemicide, London, Routledge.
-
Saville-Troïké M. (2003): The Ethnography of Communication, London, Blakwell Publishing.
-
Todorov, T. (1987) : La notion de littérature. Et autres essais, Paris, Ed. Du Seuil.
1 « La fonction du « parrêsiaste », cet individu qui prend la parole pour, publiquement dire la vérité ou dire le vrai, avec les risques de conflit et d’affrontement au pouvoir que comporte une telle initiative (que ce pouvoir soit celui d’un souverain, d’un dirigeant, ou le pouvoir plus diffus mais non moins formidable d’une société et de ses mécanismes disciplinaires ou normatifs).
2 “The history of the relation among different knowledges is central to the ecology of knowledges. The long, historical duration of capitalism, colonialism, and patriarchy elucidates a past of unequal relations among knowledges. In many cases, those relations led to epistemicide. No exercise of the ecology of knowledges, however vast and deep, could erase that past. On the contrary, in the ecology of knowledges, history is an intense, constitutive part of the present”.
« L’histoire des relations parmi les différents savoirs est central à l’écologie des savoirs. La longue durée du capitalisme, colonialisme et patriarcat élucide un passé de relations inégales parmi les savoirs. Dans beaucoup de cas, ces relations ont mené à un épistémicide. Aucun exercice d’une écologie des savoirs, aussi vaste et profond ne peut effacer ce passé. Au contraire, dans une écologie des savoirs, l’Histoire est une partie intense et constitutive de ce présent ». (Santos, 2016 : 328)
3 Mais ces hétérotopies de crise disparaissent aujourd'hui et sont remplacées, je crois, par des hétérotopies qu'on pourrait appeler de déviation : celle dans laquelle on place les individus dont le comportement est déviant par rapport à la moyenne ou à la norme exigée. Ce sont les maisons de repos, les cliniques psychiatriques ; ce sont, bien entendu aussi, les prisons, et il faudrait sans doute y joindre les maisons de retraite, qui sont en quelque sorte à la limite de l'hétérotopie de crise et de l'hétérotopie de déviation, puisque, après tout, la vieillesse, c'est une crise, mais également une déviation, puisque, dans notre' société où le loisir est la règle, l'oisiveté forme une sorte de déviation.
4 Claire Delannoy, dans la post-face de Laëzza, recueil de trois nouvelles et un texte « Autoportrait » difficile à classer nous dit « Jusqu’à sa mort il a été empêtré de l’Algérie, son passé, son présent, son devenir, sa représentation. Du fait d’être réduit à son identité, de souffrir du manque de considération affectée à cette identité, comme si être algérien, maghrébin, vous minorait tout en vous obligeant à ne parler que de ça ». (Dib, 2006 : 196)
5 « Dimonia is the coexistence and complementary use within the same society of two cultural systems. (The dominant culture – larger society H – and the subordinate one – less prestigious subculture L.) » Traduction de l’auteur : “Dimonia c’est la coexistence et l’utilisation complémentaire, dans la même société, de deux systèmes culturels. (La culture dominante – société majoritaire H [pour Higher] et la subordonnée – moins prestigieuse culture minoritaire L [pour lower] ».
6 L’enfance est un lieu auquel on ne retourne pas mais qu’en réalité on ne quitte jamais. (Montero, 2015)